Wandering – Hermann Hesse

You see, I’m approaching a pass in the Alps, and here the northern, German architecture, and the German countryside, and the German language come to an end.

How lovely it is to cross such a boundary. The wandering man becomes a primitive man in so many ways, in the same way that the nomad is more primitive than the farmer. But the longing to get on the other side of everything already settled, this makes me, and everybody like me, a road sign to the future. If there were many other people who loathed the borders between countries as I do, then there would be no more wars and blockades. Nothing on earth is more disgusting, more contemptible than borders. They’re like cannons, like generals: as long as peace, loving kindness and peace go on, nobody pays any attention to them — but as soon as war and insanity appear, they become urgent and sacred. While the war went on, how they were pain and prison to us wanderers. Devil take them!

Once again I love deeply everything at home, because I have to leave it. Tomorrow I will love other roofs, other cottages. I won’t leave my heart behind me, as they say in love letters. No, I am going to carry it with me over the mountains, because I need it, always. I am a nomad, not a farmer. I am an adorer of the unfaithful, the changing, the fantastic. I don’t care to secure my love to one bare place on this earth. I believe that what we love is only a symbol. Whenever our love becomes too attached to one thing, one faith, one virtue, then I become suspicious.

“L’exil et le royaume – Albert Camus

“Une belle journée commençait, mais Jonas ne s’en apercevait pas. Il avait retourné la toile contre le mur. Épuise, il attendait, assis, les mains offertes sur ses genoux. Il se disait que maintenant il ne travaillerait plus jamais, il était heureux. Il entendait les grognements de ses enfants, des bruits d’eau, les tintements de la vaisselle. Louise parlait. Les grandes vitres vibraient au passage d’un camion sur le boulevard. Le monde était encore là, jeune, adorable : Jonas écoutait la belle rumeur que font les hommes. De si loin, elle ne contrariait pas cette force joyeuse en lui, son art, ces pensées qu’il ne pouvait pas dire, à jamais silencieuses, mais qui le mettaient au-dessus de toutes choses, dans un air libre et vif. Les enfants couraient à travers les pièces, la fillette riait, Louise aussi maintenant, dont il n’avait pas entendu le rire depuis longtemps. Il les aimait ! Comme il les aimait ! Il éteignit la lampe et, dans l’obscurité revenue, là, n’était-ce pas son étoile qui brillait toujours ? C’était elle, il la reconnaissait, le cœur plein de gratitude, et il la regardait encore lorsqu’il tomba, sans bruit.

“ Ce n’est rien, déclarait un peu plus tard le médecin qu’on avait appelé. Il travaille trop. Dans une semaine, il sera debout. – Il guérira, vous en êtes sûr ? disait Louise, le visage défait. – Il guérira. » Dans l’autre pièce, Rateau regardait la toile, entièrement blanche, au centre de laquelle Jonas avait seulement écrit, en très petits caractères, un mot qu’on pouvait déchiffrer, mais dont on ne savait s’il fallait y lire solitaire ou solidaire.”

 

The Problems of Philosophy, THE VALUE OF PHILOSOPHY – Bertrand Russell

HAVING now come to the end of our brief and very incomplete review of the problems of philosophy, it will be well to consider, in conclusion, what is the value of philosophy and why it ought to be studied. It is the more necessary to consider this question, in view of the fact that many men, under the influence of science or of practical affairs, are inclined to doubt whether philosophy is anything better than innocent but useless trifling, hair-splitting distinctions, and controversies on matters concerning which knowledge is impossible.

This view of philosophy appears to result, partly from a wrong conception of the ends of life, partly from a wrong conception of the kind of goods which philosophy strives to achieve. Physical science, through the medium of inventions, is useful to innumerable people who are wholly ignorant of it; thus the study of physical science is to be recommended, not only, or primarily, because of the effect on the student, but rather because of the effect on mankind in general. This utility does not belong to philosophy. If the study of philosophy has any value at all for others than students of philosophy, it must be only indirectly, through its effects upon the lives of those who study it. It is in these effects, therefore, if anywhere, that the value of philosophy must be primarily sought. Continue reading ”The Problems of Philosophy, THE VALUE OF PHILOSOPHY – Bertrand Russell”

Malraux, Les Antimémoires – Jung et totem

Jung, le psychanalyste, est en mission chez les Indiens du Nouveau-Mexique. Ils lui demandent quel est l’ani- mal de son clan il leur répond que la Suisse n’a ni clans ni totems.

La palabre finie, les Indiens quittent la salle par une échelle qu’ils descendent comme nous descen- dons les escaliers le dos à l’échelle. Jung descend, comme nous, face à l’échelle. Au bas, le chef indien désigne en silence l’ours de Berne brodé sur la vareuse de son visiteur l’ours est le seul animal qui descende face au tronc et à l’échelle.

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La culture indigène – La nouvelle culture méditerranéenne

(Cadres de la conférence inaugurale faite à la « Maison de la Culture » le 8 février 1937)

I. – La « Maison de la Culture », qui se présente aujourd’hui devant nous, prétend servir la culture méditerranéenne. Fidèle aux prescriptions générales concernant les Maisons du même type, elle veut contribuer à l’édification, dans le cadre régional, d’une culture dont l’existence et la grandeur ne sont plus à démontrer. À cet égard, il y a peut-être quelque chose d’étonnant dans le fait que des intellectuels de gauche puissent se mettre au service d’une culture qui semble n’intéresser en rien la cause qui est la leur, et même, en certains cas, a pu être accaparée (comme c’est le cas pour Maurras) par des doctrinaires de droite.

Servir la cause d’un régionalisme méditerranéen peut sembler, en effet, restaurer un traditionalisme vain et sans avenir, ou encore exalter la supériorité d’une culture par rapport à une autre, et, par exemple, reprenant le fascisme à rebours, dresser les peuples latins contre les peuples nordiques. Il y a là un malentendu perpétuel. Le but de cette conférence est d’essayer de l’éclaircir. Toute l’erreur vient de ce qu’on confond Méditerranée et Latinité et qu’on place à Rome ce qui commence dans Athènes. Pour nous, la chose est évidente, il ne peut s’agir d’une sorte de nationalisme du soleil. Nous ne saurions nous asservir à des traditions et lier notre avenir vivant à des exploits déjà morts. Une tradition est un passé qui contrefait le présent. La Méditerranée qui nous entoure est au contraire un pays vivant, plein de jeux et de sourires. D’autre part, le nationalisme s’est jugé par ses actes. Les nationalismes apparaissent toujours dans l’histoire comme des signes de décadence. Quand le vaste édifice de l’Empire romain s’écroule, quand son unité spirituelle, dont tant de régions différentes tiraient leur raison de vivre, se disloque, alors seulement, à l’heure de la décadence, apparaissent les nationalités. Depuis, l’Occident n’a plus retrouvé son unité. À l’heure actuelle l’internationalisme essaie de lui redonner son vrai sens et sa vocation. Seulement le principe n’est plus chrétien, ce n’est plus la Rome papale du Saint-Empire. Le principe, c’est l’homme. L’unité n’est plus dans la croyance mais dans l’espérance. Une civilisation n’est durable que dans la mesure où, toutes nations supprimées, son unité et sa grandeur lui viennent d’un principe spirituel. L’Inde, presque aussi grande que l’Europe, sans nations, sans souverain, a gardé sa physionomie propre, même après deux siècles de domination anglaise.

Voilà pourquoi, avant toute considération, nous rejetterons le principe d’un nationalisme méditerranéen. Par ailleurs, il ne saurait être question d’une supériorité de la culture méditerranéenne. L’homme s’exprime en accord avec son pays. Et la supériorité, dans le domaine de la culture, réside seulement dans cet accord. Il n’y a pas de culture plus ou moins grande. Il y a des cultures plus ou moins vraies. Nous voulons seulement aider un pays à s’exprimer lui-même. Localement. Sans plus. La vraie question: une nouvelle culture méditerranéenne est-elle réalisable ?

II. – ÉVIDENCES. – a) Il y a une mer Méditerranée, un bassin qui relie une dizaine de pays. Les hommes qui hurlent dans les cafés chantants d’Espagne, ceux qui errent sur le port de Gênes, sur les quais de Marseille, la race curieuse et forte qui vit sur nos côtes, sont sortis de la même famille. Lorsqu’on voyage en Europe, si on redescend vers l’Italie ou la Provence, c’est avec un soupir de soulagement qu’on retrouve des hommes débraillés, cette vie forte et colorée que nous connaissons tous. J’ai passé deux mois en Europe Centrale, de l’Autriche à l’Allemagne, à me demander d’où venait cette gêne singulière qui pesait sur mes épaules, cette inquiétude sourde qui m’habitait. J’ai compris depuis peu. Ces gens étaient toujours boutonnés jusqu’au cou. Ils ne connaissaient pas de laisser-aller. Ils ne savaient pas ce qu’est la joie, si différente du rire. C’est pourtant avec des détails comme celui-ci qu’on peut donner un sens véritable au mot de Patrie. La Patrie, ce n’est pas l’abstraction qui précipite les hommes au massacre, mais c’est un certain goût de la vie qui est commun à certains êtres, par quoi on peut se sentir plus près d’un Génois ou d’un Majorquin que d’un Normand ou d’un Alsacien. La Méditerranée, c’est cela, cette odeur ou ce parfum qui est inutile d’exprimer : nous le sentons tous avec notre peau.

b) Il y a d’autres évidences, historiques celles-là. Chaque fois qu’une doctrine a rencontré le bassin méditerranéen, dans le choc d’idées qui en est résulté, c’est toujours la Méditerranée qui est restée intacte, le pays qui a vaincu la doctrine. Le christianisme était à l’origine une doctrine émouvante, mais fermée, judaïque avant tout, ignorant les concessions, dure, exclusive et admirable. De sa rencontre avec la Méditerranée, est sortie une doctrine nouvelle : le catholicisme. À l’ensemble d’aspirations sentimentales du début s’est ajoutée une doctrine philosophique. Le monument s’est parachevé, enjolivé – s’est adapté à l’homme. Grâce à la Méditerranée, le christianisme a pu entrer dans le monde pour y commencer la carrière miraculeuse qu’on lui connaît.

C’est encore un Méditerranéen, François d’Assise, qui fait du christianisme, tout intérieur et tourmenté, un hymne à la nature et à la joie naïve. Et la seule tentative qui a été faite pour séparer le christianisme du monde, c’est à un Nordique, c’est à Luther qu’on la doit. Le protestantisme est à proprement parler le catholicisme arraché à la Méditerranée et à son influence à la fois néfaste et exaltante.
Regardons encore plus près. Pour ceux qui ont vécu à la fois en Allemagne et en Italie, c’est un fait évident que la fascisme n’a pas le même visage dans les deux pays. On le sent partout en Allemagne, sur les visages, dans les rues des villes. Dresde, ville militaire, étouffe sous un ennemi invisible. Ce qu’on sent d’abord en Italie, c’est le pays. Ce qu’on voit dans un Allemand au premier abord, c’est l’hitlérien qui vous dit bonjour en disant « Heil Hitler! » Dans un Italien, c’est l’homme affable et gai. Ici encore la doctrine semble avoir reculé devant le pays – et c’est un miracle de la Méditerranée de permettre à des hommes qui pensent humainement de vivre sans oppression dans un pays à la loi inhumaine.

III. – Mais cette réalité vivante qu’est la Méditerranée n’est pas chose nouvelle pour nous. Et il semble que cette culture soit l’image de cette antiquité latine que la Renaissance essaya de retrouver à travers le Moyen-Âge. C’est cette latinité que Maurras et les siens essayent d’annexer. C’est au nom de cet ordre latin que, dans l’affaire d’Éthiopie, vingt-quatre intellectuels d’Occident signèrent un manifeste dégradant qui exaltait l’œuvre civilisatrice de l’Italie dans l’Éthiopie barbare.

Mais non. Ce n’est pas cette Méditerranée que notre « Maison de la Culture » revendique. Car ce n’est pas la vraie. Celle-là, c’est la Méditerranée abstraite et conventionnelle que figurent Rome et les Romains. Ce peuple d’imitateurs sans imagination imagina pourtant de remplacer le génie artistique et le sens de la vie qui leur manquaient par le génie guerrier. Et cet ordre qu’on nous vante tant fut celui qu’impose la force et non celui qui respire dans l’intelligence. Lors même qu’ils copièrent, ils affadirent. Et ce n’est même pas le génie essentiel de la Grèce qu’ils imitèrent, mais les fruits de sa décadence et de ses erreurs. Non pas la Grèce forte et dure des grands tragiques ou des grands comiques, mais la joliesse et la mignardise des derniers siècles. Ce n’est pas la vie que Rome a prise à la Grèce, mais l’abstraction puérile et raisonnante. La Méditerranée est ailleurs. Elle est la négation même de Rome et du génie latin. Vivante, elle n’a que faire de l’abstraction. Et on peut accorder volontiers à M. Mussolini qu’il est le digne continuateur des César et des Auguste antiques, si on entend par là qu’il sacrifie, comme eux, la vérité et la grandeur à la violence sans âme.

Ce n’est pas le goût du raisonnement et de l’abstraction que nous revendiquons dans la Méditerranée, mais c’est sa vie – les cours, les cyprès, les chapelets de piments – Eschyle et non Euripide – les Apollons doriques et non les copies du Vatican. C’est l’Espagne, sa force et son pessimisme, et non les rodomontades de Rome – les paysages écrasés de soleil et non les décors de théâtre où un dictateur se grise de sa propre voix et subjugue les foules. Ce que nous voulons, ce n’est pas le mensonge qui triompha en Ethiopie, mais la vérité qu’on assassine en Espagne.

IV. – Bassin international traversé par tous les courants, la Méditerranée est de tous les pays le seul peut-être qui rejoigne les grandes pensées orientales. Car elle n’est pas classique et ordonnée, elle est diffuse et turbulente, comme ces quartiers arabes ou ces ports de Gênes et de Tunisie. Ce goût triomphant de la vie, ce sens de l’écrasement et de l’ennui, les places désertes à midi en Espagne, la sieste, voilà la vraie Méditerranée et c’est de l’Orient qu’elle se rapproche. Non de l’Occident latin. L’Afrique du Nord est un des seuls pays où l’Orient et l’Occident cohabitent. Et à ce confluent il n’y a pas de différence entre la façon dont vit un Espagnol ou un Italien des quais d’Alger, et les arabes qui les entourent. Ce qu’il y a de plus essentiel dans le génie méditerranéen jaillit peut-être de cette rencontre unique dans l’histoire et la géographie née entre l’Orient et l’Occident. (À cet égard, on ne peut que renvoyer à Audisio.)
Cette culture, cette vérité méditerranéenne existe et elle se manifeste sur tous les points : I° unité linguistique – facilité d’apprendre une langue latin lorsqu’on sait une autre – ; unité d’origine – collectivisme prodigieux du Moyen-Âge – ordre des chevaliers, ordre des religieux, féodalités, etc. La Méditerranée, sur tous ces points, nous donne ici l’image d’une civilisation vivante et bariolée, concrète, transformant les doctrines à son image – et recevant les idées sans changer sa propre nature.
Mais alors, dira-t-on, pourquoi aller plus loin ?

V. – C’est que le même pays qui transforma tant de doctrines doit transformer les doctrines actuelles. Un collectivisme méditerranéen sera différent d’un collectivisme russe proprement dit. La partie du collectivisme ne se joue pas en Russie : elle se joue dans le bassin méditerranéen et en Espagne à l’heure qu’il est. Certes, la partie de l’homme se joue depuis longtemps, mais c’est peut-être ici qu’elle a atteint le plus de tragique et que tant d’atouts sont concentrés dans nos mains. Il y a devant nos yeux des réalités qui sont plus fortes que nous. Nos idées s’y plieront et s’y adapteront. C’est pourquoi nos adversaires se trompent dans toutes leurs objections. On n’a pas le droit de préjuger le sort d’une doctrine, et de juger de notre avenir au nom du passé, même si c’est celui de la Russie.
Notre tâche ici même est de réhabiliter la Méditerranée, de la reprendre à ceux qui la revendiquent injustement, et de la rendre prête à recevoir les formes économiques qui l’attendent. C’est de découvrir ce qu’il y a de concret et de vivant en elle, et c’est, en toute occasion, de favoriser les aspects divers de cette culture. Nous sommes d’autant plus préparés à cette tâche que nous sommes au contact immédiat de cet Orient qui peut tant nous apprendre à cet égard. Nous sommes ici avec la Méditerranée contre Rome. Et le rôle essentiel que puissent jouer des villes comme Alger et Barcelone, c’est de servir pour leur faible part cet aspect de la culture méditerranéenne qui favorise l’homme au lieu de l’écraser.

VI. – Le rôle de l’intellectuel est difficile à notre époque. Ce n’est pas à lui qu’il appartient de modifier l’histoire. Quoi qu’on en dise, les révolutions se font d’abord et les idées viennent en suite. Par là, il faut un grand courage aujourd’hui pour se déclarer fidèle aux choses de l’esprit. Mais du moins ce courage n’est pas inutile. S’il s’attache tant de mépris et tant de réprobation au nom de l’intellectuel, c’est dans la mesure où s’y implique l’idée du monsieur discuteur et abstrait, incapable de s’attacher à la vie, et préférant sa personnalité à tout le reste du monde. Mais pour ceux qui ne veulent pas éluder leurs responsabilités, la tâche essentielle est de réhabiliter l’intelligence en régénérant la matière qu’elle travaille, de redonner à l’esprit tout son vrai sens en rendant à la culture son vrai visage de santé et de soleil. Et je disais que ce courage n’était pas inutile. Car, en effet, s’il n’appartient pas à l’intelligence de modifier l’histoire, sa tâche propre sera alors d’agir sur l’homme qui lui-même fait l’histoire. À cette tâche, nous avons une contribution à donner. Nous voulons rattacher la culture à la vie. La Méditerranée, qui nous entoure de sourires, de soleil et de mer, nous en donne la leçon. Xénophon raconte, dans sa « Retraite des dix mille », que les soldats grecs aventurés en Asie, revenant dans leur pays, mourant de faim et de soif, désespérés par tant d’échecs et d’humiliations, arrivèrent au sommet d’une montagne d’où ils aperçurent la mer. Alors ils se mirent à danser, oubliant leurs fatigues et leur dégoût devant le spectacle de toute leur vie. Nous non plus, nous ne voulons pas nous séparer du monde. Il n’y a qu’une culture. Nous pas celle qui se nourrit d’abstractions et de majuscules. Non pas celle qui condamne. Non pas celle qui justifie les abus et les morts d’Éthiopie et qui légitime le goût de la conquête brutale. Celle-ci, nous la connaissons bien et nous n’en voulons pas.

Mais celle qui vit dans l’arbre, la colline et les hommes.

Voilà pourquoi des hommes de gauche se présentent aujourd’hui devant vous, pour servir une cause qui à première vue n’avait rien à voir avec leurs opinions. Je voudrais que, comme nous, vous soyez persuadés maintenant du contraire. Tout ce qui est vivant est nôtre. La politique est faite pour les hommes et non les hommes pour la politique. À des hommes méditerranéens, il faut une politique méditerranéenne. Nous ne voulons pas vivre de fables. Dans le monde de violence et de mort qui nous entoure, il n’y a pas de place pour l’espoir. Mais il y a peut-être place pour la civilisation, la vraie, celle qui fait passer la vérité avant la fable, la vie avant le rêve. Et cette civilisation n’a que faire de l’espoir. L’homme y vit de ses vérités. *
C’est à cet effort d’ensemble que doivent s’attacher les hommes d’Occident. Dans le cadre de l’internationalisme, la chose est réalisable. Si chacun dans sa sphère, son pays, sa province consent à un modeste travail, le succès n’est pas loin. Pour nous, nous connaissons notre but, nos limites et nos possibilités. Nous n’avons qu’à ouvrir les yeux pour avoir conscience de notre tâche : faire entendre que la culture ne se comprend que mise au service de la vie, que l’esprit peut ne pas être l’ennemi de l’homme. De même que le soleil méditerranéen est le même pour tous les hommes, l’effort de l’intelligence humaine doit être un patrimoine commun et non une source de conflits et de meurtres.
Une nouvelle culture méditerranéenne conciliable avec notre idéal social est-elle réalisable ? – Oui. Mais c’est à nous et à vous d’aider à cette réalisation.

[Albert Camus – Jeune Méditerranée, bulletin mensuel de la « Maison de la Culture » d’Alger, n° I, avril 1937.]

* J’ai parlé d’une nouvelle civilisation et non pas d’un progrès dans la civilisation. Il serait trop dangereux de manier ce jouet malfaisant qui s’appelle le Progrès.